Nadia Hashimi, autrice de Si la lune éclaire nos pas, a eu un entretien avec l'organisme PEN America concernant la situation en Afghanistan. En voici une traduction.

 

"C'ÉTAIT COMME SI ON ASSISTAIT AUX DERNIERS INSTANTS D’UNE PERSONNE",  DÉCLARE L’AUTRICE D’ORIGINE AFGHANE NADIA HASHIMI

 

Nadia Hashimi est une pédiatre devenue autrice. Elle tire son inspiration de ses racines afghanes pour écrire des romans qui prennent à bras le corps des thématiques comme la pauvreté, la guerre, l’Histoire et les droits des femmes en Afghanistan. Son dernier roman, Là où brillent les étoiles (à paraître chez Hauteville, le 13 octobre), raconte le retour d’une femme à Kaboul des années après que sa famille a fui le coup d'État militaire de 1978.

Nadia Hashimi s’est confiée à PEN America, face aux événements tragiques qui prennent place en ce moment en Afghanistan. Elle parle de la manière dont les lecteurs et les auteurs peuvent s’entraider et des perspectives en matière de droits des femmes dans le pays pour les années à venir.

Vous avez suivi de près la situation en Afghanistan. Quelle a été votre réaction initiale en apprenant la prise de pouvoir par les talibans ?

Pour notre famille, cette dernière semaine a fait l’effet d’un enterrement. Nous avons ressenti une profonde douleur. Il est des occasions où l’on perd des choses matérielles qui peuvent être remplacées, mais dans cette situation précise, c’est comme si nous avions perdu un être cher. Les gens avaient tant d’espoir pour l’Afghanistan – pas forcément de grands espoirs, mais de l’espoir tout de même – et nous espérions qu’il y aurait une résistance plus importante avec une issue qui aurait permis un Afghanistan plus stable et un pays plus représentatif de la volonté du peuple afghan. Mais nous avons passé les dernières semaines assis et accrochés à nos téléphones, nous regardant les uns les autres tout en égrainant les noms des provinces pour dire, celle-ci est tombée, celle-là aussi. C’était comme si on assistait aux derniers instants d’une personne.

Pouvez-vous nous raconter le rôle que l’Afghanistan, et plus particulièrement que les femmes afghanes jouent dans vos romans ? 

En tant qu’américaine d’origine afghane, et en tant que personne qui adore les histoires surtout quand elles sont couchées sur le papier, j’espère écrire des romans qui rendent honneur aux luttes, aux triomphes, et à l’esprit du peuple afghan mais aussi à son Histoire, en donnant une place importante à la culture afghane. Mes livres couvrent une période historique remontant d’il y a 100 ans jusqu’à nos jours. Ils racontent le monde et les luttes qui le traversent à travers le point de vue des femmes, leurs expériences et leurs récits. Mais ce point de vue sert aussi à montrer ce qu’il arrive aux familles et aux communautés quand elles sont déchirées par les conflits et qu’elles se retrouvent éparpillées. J’ai écrit sur la réalité qu’affrontent les réfugiés, sur la pauvreté, sur les conséquences de la misogynie et du patriarcat, sur les répercussions des conflits et de l’addiction – les nombreux fléaux qui affligent l’Afghanistan ces dernières années.

 

“Pour notre famille, cette dernière semaine a fait l’effet d’un enterrement. Nous avons ressenti une profonde douleur. Il est des occasions où l’on perd des choses matérielles qui peuvent être remplacées, mais dans cette situation précise, c’est comme si nous avions perdu un être cher… C’était comme si on assistait aux derniers instants d’une personne.”

 

Quelles nouvelles avez-vous de vos amis et de vos contacts en Afghanistan ? 

Je fais partie d’un cercle de défenseurs des droits des femmes, et nous avons pu discuter avec des femmes en Afghanistan qui, elles-mêmes, sont en contact avec d’autres femmes dans les provinces à l’extérieur de Kaboul. Dans certains endroits, les femmes se sont vu interdire l’accès aux écoles, l’une de ces femmes qui se trouve dans le sud du pays, a dit qu’elle se sentait comme emprisonnée. Les rues sont vides de femmes. On ne sait pour l’instant pas vraiment quelle position va adopter ce régime quant à la place des femmes dans la vie publique. Dans certains endroits, elles ont été autorisées à reprendre le travail, mais cela se fait toujours avec des hommes armés qui patrouillent dans les rues.

Pourtant, nous avons vu des femmes protester contre les talibans à Kaboul, et je suis frappée par la profondeur du courage que cela implique. Aujourd’hui, des sources nous ont rapporté que des femmes jettent des restes de nourriture et des chaussures sur les combattants talibans. Il y a donc des actes de résistance là-bas. Il n’y a pas eu de capitulation totale. Ce n’est pas la fin de l’histoire.  

Quand les responsables talibans affirment qu’ils autoriseront les femmes à continuer le travail, à aller à l’école, ou à servir dans le gouvernement – dans les limites de la loi islamique - cela vous rassure-t-il ? Est-ce que ce sont des talibans différents de ceux d’avant ?

Je pense qu’ils sont différents dans le sens où ils sont bien meilleurs au jeu de la communication. Ils savent comment tourner les choses en leur faveur. Ils ont poli leur discours. Nous avons pu le constater quand ils ont rédigé une tribune dans le New York Times en 2020. Ceux d’entre nous qui se renseignent sur ce qu’il se passe en Afghanistan et qui ont suivi les discussions de paix qui se tenaient alors, ont lu cet article et ont pensé, mais qui donc a écrit cette tribune pour eux ? Ils sont maintenant sur Twitter et sur les réseaux sociaux, et ils savent que le monde les regarde. Ils se tiennent à carreau, surtout à Kaboul où l’attention est la plus forte. Mais ils comptent aussi sur la durée très limitée de cette capacité d’attention. Je ne dis pas ça pour condamner qui que ce soit, il y aussi des crises en Haïti, au Venezuela et partout dans le monde. Je pense qu’ils attendent leur heure, ils ont toujours dit que c’est ce qu’ils feraient. Ils ont tout le temps du monde, donc je pense qu’il va falloir attendre, deux mois, trois mois, ou peut-être même un an pour voir ce qu’ils vont décider – et alors à quoi ressembleront les droits des femmes ?

En Afghanistan, de nombreuses femmes restent à la maison car elles sont trop terrifiées pour s’aventurer dans ce nouveau monde où règnent les talibans. Le groupe extrémiste qui lapidait autrefois les femmes et limitait leurs moindres mouvements est de nouveau au pouvoir. Photo par AP/Rahmat Gul

Même avant les événements de cette dernière semaine, quels étaient les défis auxquels étaient confrontés les femmes autrices, journalistes et les défenseuses de la liberté d’expression dans le pays ?

L’un des plus grands défis qu’elles rencontraient, c’était la cible qu’elles avaient dans le dos. Il y a eu des assassinats d’activistes, de femmes journalistes, de femmes occupant des postes élevés dans le pays ou de femmes qui ont osé s’exprimer. Le plus grand défi, c’est la peur. Ces femmes doivent faire preuve d’un courage hors norme pour poursuivre leur travail, pour s’affirmer, pour se rendre visible. Ce n’est pas comme si l’invasion menée par les États-Unis en 2001 avait éradiqué tout le patriarcat. Ils ont chassé les talibans, mais il y avait encore beaucoup de route à parcourir. Elles ont fait une partie de ce chemin, mais il reste beaucoup de choses à faire. C’est aussi pour cela que cette semaine a été si dévastatrice. C’est un pas de géant en arrière.

Je sais que c’est encore très frais, mais comment pourriez-vous canaliser les événements récents dans votre écriture ?

C’est si difficile. Comme vous le dites, c’est très frais, et s’emparer de cela maintenant, ce serait presque de l’exploitation. Et d’une certaine façon, c’est redondant. J’ai déjà écrit cette histoire. J’ai écrit sur des talibans qui terrorisent des familles et qui les forcent à l’exil, alors quand je vois le chaos qu’il y a dans l’aéroport, le désespoir des gens qui luttent pour trouver un moyen de fuir le pays, c’est une histoire qui a déjà été racontée. C’est l’histoire de ces familles disloquées par la pauvreté, la violence et l’incertitude, et nous y revoilà. Il est difficile d’extraire un nouveau récit de ce qui arrive maintenant, qui ne soit pas redondant, qui soit inspirant d’une certaine manière ou qui puisse nous aider à aller de l’avant et à honorer ceux qui ont fait d’immenses sacrifices.

 

“J’ai déjà écrit cette histoire. J’ai écrit sur des talibans qui terrorisent des familles et qui les forcent à l’exil, alors quand je vois le chaos qu’il y a dans l’aéroport, le désespoir des gens qui luttent pour trouver un moyen de fuir le pays, c’est une histoire qui a déjà été racontée. C’est l’histoire de ces familles disloquées par la pauvreté, la violence et l’incertitude, et nous y revoilà.”

 

En plus d’écrire aux membres du Congrès américain, et de soutenir les organisations humanitaires que peuvent faire les lecteurs et les auteurs qui sont en dehors de l’Afghanistan en ce moment ? 

Le monde du livre est unique car les lecteurs sont intelligents. Nous lisons, et nous lisons beaucoup. Nous sommes ouverts et empathiques. Nous sommes à la recherche de nouvelles façons de penser, de surprises et de voix authentiques. C’est par là que le monde du livre peut commencer. Je vois sur Instagram et via le hashtag #bookstagram, que les gens amplifient et partagent les récits des Afghans, pour remettre leurs voix au centre des discussions. Et cela peut nous aider alors à faire reculer les mensonges qui flottent en ce moment – que les droits des femmes n’existaient pas en Afghanistan, ou que les Afghans ne se battent pas pour eux-mêmes. Il y a tellement de faux discours que les voix des Afghans peuvent aider à contrer.

Nous ne devons pas laisser l’Afghanistan devenir un instrument politique. L’Afghanistan a toujours été utilisé : d’abord comme victime de la Guerre Froide, puis comme victime de la politique régionale, et maintenant il semble être une victime des querelles partisanes aux États-Unis alors que les Démocrates et les Républicains se rejettent mutuellement la faute de ce qu’il s’y passe. C’est une perte de temps. Ce n’est pas un problème politique, c’est une crise des droits humains. Mes collègues et moi-même, nous avons compilé une liste des organisations en lesquelles nous avons confiance et de celles qui soutiennent les créatifs en Afghanistan, les conteurs qui font preuve de courage et qui explorent de nouvelles manières de raconter des histoires. J’ai fait un live Instagram avec KabulRead, un groupe e-commerce qui avait quelque 5 000 clients dans tout le pays. Ils ont fermé depuis, mais ils cherchent à lancer une application de livres audio, ce qui serait une première en Afghanistan.

Comme vous l’avez mentionné, appeler ses représentants au Congrès américain, et prendre part au mouvement de défense des droits ne coute rien à personne. Pourtant cela nous permet de faire savoir collectivement aux Afghans que les Américains font attention à eux. C’est d’une grande aide. Les Afghans sont sur les réseaux sociaux, et nous pouvons leur dire qu’ils ne sont pas seuls.  Espérons que cela pourra atténuer les sentiments de trahison, de solitude et de désespoir que nous observons dans la communauté.

 

Article traduit par Paul Herbert.

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